« L’intelligence artificielle est déjà en train de bouleverser tous les secteurs de la recherche et du développement. On peut le redouter, on peut aussi en faire des leviers de performance. »
En tant que Maire de Limoges et Vice-Président de Limoges Métropole en charge du développement économique et du marketing territorial, quelle est votre stratégie pour positionner Limoges comme un pôle d’innovation et d’attractivité, notamment à travers le développement d’ESTER et l’intégration de nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle, pour dynamiser l’emploi et l’activité économique de la métropole ?
Émile Roger LOMBERTIE : Premier pôle économique du centre-ouest, Limoges souffre depuis plusieurs décennies d’un enclavement lié au manque d’infrastructures de transports performants et pérennes. L’image de la ville est entachée depuis tout aussi longtemps, de ce manque d’accessibilité présumé, malgré tous les atouts qu’elle possède en tant que 29e ville de France. A commencer par des conditions de vie remarquables mais aussi des entreprises qui performent !
Siège du leader mondial des équipements électriques pour le bâtiment (une des deux villes de province accueillant une entreprise du CAC 40), Limoges est aussi positionnée dans l’industrie du luxe et est riche d’un tissu économique diversifié en PME-PMI (24 100 entreprises). Depuis plus de 300 ans, Limoges est le berceau de savoir-faire uniques, mondialement reconnus.
Notre ambition majeure est donc, en termes d’attractivité, de consolider Limoges dans 6 filières d’excellence : les céramiques techniques et les traitements de surface, l’électronique et la photonique, l’eau et l’environnement, la santé, l’agriculture et l’agroalimentaire, ainsi que le numérique et la cybersécurité. Dans chacune d’entre elles, des entreprises de pointe, des laboratoires universitaires, des clusters et des pôles de compétitivité qui forment des écosystèmes innovants.
Il est vrai qu’il est assez facile de se croiser et d’échanger dans une ville à taille humaine. Pour notre technopole Ester, que je préside, la mission est d’aider à provoquer ces rencontres, faciliter la veille technologique, créer les opportunités, structurer les échanges parfois. Les gens se connaissent mais l’innovation nait rarement dans un seul cerveau ! Alors je suis très attaché à la politique d’animation portée par les équipes d’Ester. Ester c’est 210 hectares, 200 structures, près de 3 300 emplois, 500 doctorants, 20 labos de recherche et 1 100 enseignants chercheurs. C’est une petite ville dans la ville avec des besoins spécifiques mais aussi des besoins du quotidien. Il s’agit pour nous, dans le cadre de la communauté urbaine de Limoges, de veiller à ce que les aménagements soient adaptés.
Nous sommes en train de construire un espace d’innovation spécialisé dans l’innovation électronique, hyperfréquence et photonique qui rassemblera début 2026, les pépites de ce secteur de pointe. En début d’année, nous avons ouvert deux bâtiments dédiés à l’incubation des starts up. Nous avons engagé la rénovation de la coupole, bâtiment mythique et central de la technopole. Ces infrastructures n’ont de sens que si elles facilitent l’essaimage de la matière grise. L’intelligence artificielle est déjà en train de bouleverser tous les secteurs de la recherche et du développement. On peut le redouter, on peut aussi en faire des leviers de performance. C’est surtout la deuxième option que je retiens. Il ne faut pas oublier que l’élément déclencheur de la carte-mère reste l’humain et que son cerveau a le pouvoir de modifier les paramètres de l’algorithme… Ce qui m’importe, c’est que Limoges attire et garde ses cerveaux car nous avons des hommes et des femmes de premier plan dans toutes nos filières d’excellence mais de nombreuses entreprises peinent à attirer les compétences qu’il leur faut pour se développer.
Notre challenge est donc de corriger durablement l’image déformée de Limoges et le bashing dont elle souffre, y compris de la part de certains limougeauds qui sont loin d’imaginer l’incroyable potentiel technologique et économique de leur territoire.
C’est pourquoi, nous venons de lancer début juillet notre marque de territoire : Limoges, le feu créatif. Cette initiative, portée par Limoges Métropole et la Ville de Limoges, co-construite avec les acteurs locaux, est pensée comme le fil conducteur d’une stratégie d’attractivité globale, visant à créer une identité forte en brisant les clichés pour attirer des investisseurs et des nouveaux talents. Dans un contexte fortement marqué par une concurrence mondialisée des territoires, il a fallu faire des choix et défendre des arguments capables d’incarner une dynamique collective. Nous en sommes aux prémices. C’est une belle aventure qui s’ouvre à nous.
Avec votre expérience dans le domaine de la santé, comment envisagez-vous l’amélioration de l’accès aux soins et la prise en charge des enjeux de santé mentale au sein de la ville de Limoges, en particulier en utilisant des leviers comme la télémédecine et les initiatives locales pour répondre aux besoins des habitants ?
Émile Roger LOMBERTIE : En matière de santé, la Ville de Limoges est bien au-delà de ses missions règlementaires. Une partie de nos concitoyens est marquée par une grande fragilité et cela impose de se doter ou d’accompagner des dispositifs de prévention ou d’intervention, d’urgence ou pas.
Par exemple, nous sommes une des rares villes en France à avoir ouvert un centre municipal de vaccination. Lors de la pandémie du Covid, cela nous a permis d’être très rapidement opérationnels.
Ce n’est pas la seule initiative. Nous avons lancé de multiples actions de prévention comme celle de la lutte contre les perturbateurs endocriniens dans les crèches dans laquelle nous sommes devenus exemplaires ! L’action la plus connue a été de remplacer les plateaux repas des enfants en polymère par des plateaux en porcelaine, neutre du point de vue chimique. Nous avons été chercher des partenaires pour leur conception et leur fabrication. Cette initiative a été remarquée par de nombreuses villes qui ont voulu l’adopter. Cela a abouti sur la création d’une nouvelle chaine de fabrication.
Dans ce domaine de la santé aussi, les conditions de mise en synergie des moyens sont fondamentales. Dès 2014, j’ai proposé au Centre hospitalier Esquirol de constituer un Conseil Local en Santé Mentale (CLSM), véritable plateforme de concertation et de coordination pour l’amélioration de la santé mentale des personnes concernées. Ce fut le premier CLSM opérationnel de Nouvelle-Aquitaine. Nous avons aussi mis sur pied un contrat local de santé avec 11 partenaires. Ces deux démarches ont généré de nombreuses actions de prévention et des protocoles d’interventions conjointes.
En ce qui concerne la téléconsultation, nous la pratiquons dans nos 4 EHPAD en coordination avec le service gérontologique du CHU. Nous en sommes certainement qu’au début et l’intelligence artificielle va améliorer les conditions d’exercice en primo-intervention. Il faudra nécessairement que nos organisations de santé évoluent en conséquence. Là où un médecin n’est plus en présentiel, un personnel soignant peut accompagner le patient dans sa démarche voire établir un primo-diagnostic. Cela nécessitera de repenser le profilage des niveaux de soins et les cadres d’emploi.